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Victime d’une infraction : retrouver sa voix dans la procédure pénale
« L’agression détruit le “je”. »
La phrase d’Adèle Haenel, dans une récente interview accordée dans Le Temps, exprime avec une grande force quelque chose que l’accompagnement des victimes permet d’observer : certaines violences ne se limitent pas aux faits qui peuvent être décrits dans un procès-verbal ou exposés devant un tribunal.
Interrogée sur son livre Viser juste, l’actrice et autrice explique que, lorsqu’elle était enfant, elle ne pouvait pas dire « je ». Elle décrit une atteinte profonde à son rapport à elle-même, à son imaginaire et à son avenir.
Cette réflexion permet de poser une question importante pour la justice pénale : que demande-t-on à une victime lorsque l’on lui demande de raconter ce qu’elle a subi ?
- Raconter ce qui s’est passé
Une procédure pénale repose nécessairement sur l’établissement des faits.
La victime est ainsi appelée à expliquer ce qui s’est passé, à préciser les circonstances, à répondre aux questions des autorités, à identifier les personnes impliquées et, parfois, à revenir à plusieurs reprises sur des événements particulièrement difficiles.
Cette parole est essentielle.
Mais elle n’est pas toujours simple à faire émerger.
Une agression peut laisser des traces qui dépassent largement la description des gestes subis. Elle peut affecter la manière dont une personne se perçoit, se raconte, se projette et entre en relation avec les autres.
Dans certaines situations, la difficulté n’est donc pas seulement de se souvenir d’un événement.
Elle est aussi de mettre en récit une expérience qui a profondément bouleversé celui ou celle qui l’a vécue.
- Le paradoxe de la procédure pénale
C’est ici que se trouve l’un des paradoxes de la procédure.
La justice doit établir les faits avec rigueur. Elle doit confronter les versions, examiner les éléments de preuve et permettre à chacun de faire valoir ses droits.
Mais elle demande parallèlement à la victime de mettre en mots une expérience qui peut précisément avoir affecté sa capacité à se raconter.
Une hésitation, un silence, une difficulté à ordonner les événements ou l’impossibilité de répondre immédiatement à une question ne peuvent donc être appréhendés indépendamment du contexte dans lequel la parole est recueillie.
Cela ne signifie pas que toute déclaration d’une victime devrait être tenue pour exacte ou qu’elle échapperait à l’examen critique.
Prendre la parole d’une victime au sérieux ne signifie pas renoncer aux exigences de l’établissement des faits.
Cela signifie comprendre que cette parole ne peut pas toujours être réduite à un simple récit factuel.
- Une parole qui permet de redevenir sujet
La plainte pénale est souvent présentée comme le point de départ d’une procédure.
Elle est aussi autre chose.
Pour certaines victimes, elle peut constituer un moment à partir duquel elles reprennent la parole sur ce qui leur est arrivé, nomment les faits et demandent qu’ils soient examinés par la justice.
Après avoir subi, elles ne sont plus seulement celles à qui quelque chose est arrivé.
Elles deviennent celles qui peuvent dire : voilà ce qui m’est arrivé.
La plainte ne répare évidemment pas, à elle seule, les conséquences d’une agression. Elle ne permet pas davantage d’effacer ce qui s’est passé.
Mais elle peut représenter une étape dans un mouvement plus large : retrouver une capacité d’agir et redevenir sujet de sa propre histoire.
- La place de la victime dans la justice pénale
Cette dimension rappelle que la victime ne devrait pas être réduite au statut de personne ayant subi les faits sur lesquels porte la procédure.
Elle est également une personne qui doit pouvoir trouver sa place dans celle-ci.
Cela suppose de prendre au sérieux sa parole, sans perdre de vue les garanties fondamentales de la procédure pénale. Cela suppose également de ne pas confondre la nécessité de vérifier les faits avec l’exigence impossible pour une victime de démontrer l’ampleur exacte de ce qu’elle a intérieurement perdu.
Comme le relève Adèle Haenel, l’une des difficultés consiste précisément à parler de ce qui ne se mesure pas facilement : un rapport à soi, un imaginaire, un avenir qui aurait pu être différent.
La justice pénale doit établir ce qui s’est passé. Mais, pour y parvenir, elle doit aussi être attentive à la manière dont une victime peut – ou ne peut pas encore – le raconter.
À propos de l’auteur
Me Loïc Parein
- Licencié en droit
- Docteur en droit
- Avocat depuis plus de 15 ans
- Spécialiste FSA droit pénal
- Chargé de cours (Unil)
- Ancien chargé de cours (Unige/Unifr)
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Appréciant prendre du recul et nourrir une réflexion commune, Me Loïc Parein répond si nécessaire aux sollicitations des médias. Il intervient régulièrement dans des formations et est l’auteur de nombreuses publications.
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